Interview du Maire de Bandiagara, avril 2014


Interview de Housseïni Saye, maire de la Commune Urbaine de Bandiagara

Boubacar Yalkoué
Source: Le Pays du 8 avril 2014

C’est un maire en plein investissement pour l’essor de sa commune que nous avions rencontré, dans sa ville, le mardi 1er avril 2014. Notre curiosité était due à tout ce qu’on apprenait, depuis la capitale, quant à l’expansion terrible que la ville de Bandiagara est en train vivre de nos jours. Une vitrine? Elle en est une aujourd’hui, constat que même le président de la République, IBK, n’a pas pu garder en son for intérieur et l’a publiquement confirmé lors de sa visite dans la 5é région.

Cette ville dont il est le premier responsable politique, il nous en dit plus. Des réussites aux échecs de la politique de proximité. Mais va au-delà, et donne son avis sur les sujets les plus brulants de l’heure. Comme l’affaire ATT.

 

Le Pays : Bonsoir M. Le Maire. Pouvez-vous vous présenter à notre journal?
M. le Maire : Je m’appelle Housseïni Saye. De formation, je suis administrateur des arts. Je suis le maire de la commune urbaine de Bandiagara.

Le Pays : Vous êtes le maire de Bandiagara, comment votre ville se porte aujourd’hui?
Housseïni Saye : Dieu merci, la ville se porte très bien aujourd’hui. Sauf à l’image des autres habitants du Mali, nous sortons de la crise; nous vivons les effets de la crise comme les autres. A part ces problèmes, par rapport à  nos préoccupations locales, je pense que la population se porte bien.

Le Pays : Cette crise dont vous parlez, elle a quand même eu un coup dur dans certains secteurs clés- moteurs de l’économie de Bandiagara, notamment le tourisme. Aujourd’hui, ça va avec cette sortie de crise qui est entamée?
H. Saye : ça ne va pas. Vous avez parlé de moteur, d’économie parlant du tourisme. Ce tourisme, c’est notre principale ressource. Le pays dogon n’a autre ressource que le tourisme. Et nous, nous sommes tombés dans la crise avant même que le pays plonge dans la crise. Ça c’est depuis 2010- 2011 avec le classement du Mali comme zone à danger ou zone rouge. Cela c’est depuis le temps Sarkozy que nous sommes affectés par la crise. Le pays dogon, il n’y a rien que sa culture. Il n’y a rien que les ressources culturelles. Qui était alimentée par la visite des touristes. Annuellement, nous recevons 80’000 à 100’000 touristes. Ce qui a été arrêté, pratiquement, depuis 2011. Non seulement la visite des touristes était arrêtée, mais aussi nos relations avec les touristes. Les investissements que certains d’entre eux faisaient depuis étant chez eux, tout a été arrêté, même les activités liées au tourisme : l’hôtellerie, le guidage, la restauration, l’artisanat etc. et ça c’est depuis 2011. Donc nous étions dans la crise jusqu’au moment où le reste du Mali est venu se plonger dedans.

Le Pays : Vous êtes à la fin de votre mandat. Pouvez-vous nous faire le bilan, en termes de réussites, de difficultés rencontrées, de projet phares en cours de réalisation.
H Saye : Fin de mandat! Bien sûr. Officiellement la fin de notre mandat c’était avril, sauf des soucis ont encore annoncé cela pour six mois. Mais s’il y a bilan à faire, je pense que je ne suis pas la personne indiquée pour parler de bilan en termes de bons ou de mauvais. C’est aux populations d’en juger. Quand nous, nous avons pris les rênes au niveau local ici, nous nous sommes donné une feuille de route en attendant qu’on ait un programme, et plus tard on a établi un programme pour cinq ans conformément à la responsabilité qui nous est dévolue d’élaborer et d’exécuter le plan de développement communal. Donc parmi nos priorités, il y avait, à l’époque, l’eau qui était très cruciale. Quand l’équipe arrivait, il y avait huit mois la ville était sans eaux. Et il s’agit de l’eau potable à boire. Quand l’équipe arrivait, elle n’a trouvé aucun système d’assainissement sur pied et il y avait la crise de logements qui était vraiment très patente. Voilà entre autres gros problèmes que nous avions trouvés. Dieu merci, nous nous sommes battus sur tous ces trois points, nous avons fait de sorte que les réponses puissent être données à hauteur de satisfaction de nos populations. Mais je vous dis encore une fois, la ville a aujourd’hui grandi au tiers. Il y a une expansion terrible que la ville connait depuis dix ans. Alors grâce quand même à beaucoup de facteurs d’attractivité, notamment l’électricité et la position géographique de Bandiagara. Voilà ce qui fait qu’aujourd’hui l’eau continue à être une préoccupation et l’eau va naturellement avec la population et même avec l’hygiène, pour une population qui grandit. Donc il va falloir quand même prendre la dimension, hygiène-assainissement, comme une préoccupation allant avec les besoins de développement. Voilà en tout, les trois grandes préoccupations que nous avions trouvées et sur lesquelles nous nous sommes battus pour donner un début de réponse. Mais nous sommes des hommes, nous avons nos forces et nos faiblesses. Nous sommes une équipe qui est arrivée qui a travaillé pendant cinq ans. Ce qu’on a pu faire c’est ça. Pas ça seulement, mais j’ai parlé des point saillants sinon sur tous les fronts nous avons accompagnés les jeunes et les femmes. Nous avons joué notre rôle dans les autres secteurs où les compétences sont dévolues à la commune.
En termes de perspectives ou de ce qui reste à faire, j’avoue que c’est une modeste contribution. Nous sommes une équipe, on n’a pas la prétention de pouvoir tout faire. D’ailleurs on ne pouvait même pas. Nous sommes arrivés en 2009 et avant qu’on ne prenne l’élan, en 2011, le pays dogon était frappé déjà par la crise sécuritaire. Le tourisme était arrêté et quand une population est frappée par des difficultés, cela affecte tout le reste de la vie locale. Parce que c’est les populations qui sont dynamiques pour participer au développement local et elles qui sont mobilisées pour ça et à partir de leurs ressources locales avec l’activité qu’elles mènent contribuent en termes d’impôts et taxes pour que la commune puisse travailler. Si elle est affectée par une crise, la commune est aussi affectée. Quelqu’un qui a des problèmes cherche les solutions, même la pitance était devenue un problème. Mais malgré tout, les gens ont été d’une très grande volonté, d’engouement pour nous accompagner.

Nombreux restent à faire par ce que Bandiagara est en chantier. Nous avons atteint un autre virage de notre expansion, de notre développement, de notre essor. Donc, il faut aujourd’hui des projets structurants pour la commune de Bandiagara.

Le Pays : Votre jeunesse, elle se porte bien?
H. S. : Elle se porte très bien. La jeunesse, comme l’on dit, c’est le fer de lance pour tout développement. Elle se porte très bien.

Le Pays : Nous avons appris des dissensions entre différents clans quant au choix d’un leader pour le poste de président du CNJ local. Etes-vous au courant de ce problème et qu’avez-vous entrepris  pour l’entente et l’union sacrée entre les jeunes?
H. S. :  J’avoue que je n‘ai pas connaissance de problèmes majeurs. Ces petites disputes que certainement vous avez entendues, moi aussi je les ai suivies comme vous. Mais je ne pense pas que c’est de nature à menacer la cohésion de la jeunesse, de nature à compromettre le vivre ensemble. Tous ces fils, tous ces jeunes sont des fils de Bandiagara et puis, les problèmes de la jeunesse n’ont rien n’à voir avec les problèmes politiques. Que ça soit d’un camp ou de l‘autre camp, chacun appartient à un parti. Mais ce n’est pas les velléités des partis qu’il faut prévaloir quand il s’agit des questions de la jeunesse. Les questions de la jeunesse sont spécifiques. L’ambition pour laquelle l’Etat a voulu mettre ce conseil national, avec tous les démembrements à la base, c’est pour la promotion de la jeunesse, c’est pour le développement de la Jeunesse, c’est pour que les jeunes puissent avoir leur propre cadre d’expression, c’est pour que les jeune puissent s’organiser et contribuer comme les autres au développement socioéconomique du pays. C’est pour leur promotion. Je ne vois comment des divergences transportées de l’extérieur peuvent compromettre l’existence et la cohésion au sein de cette jeunesse. C’était un peu des problèmes de formes au départ dans la mise en place du bureau, je pense que le niveau régional a fait l’arbitrage.
Bon à titre de rappel, Moussa Traoré a dit qu’il «préfère l’injustice au désordre». Ceux qui manifestent c’est des individus et ils ne représentent pas la jeunesse, mais leur propre personne. C’est eux qui s’agitent pour faire croire aux gens que c’est des problèmes politiques. Je ne vois pas en quoi c’est des problèmes politiques et je ne vois pas en quoi ça été un problème politique.  Sinon, il n’y a pas de problème de fonds. A ma connaissance, je n’en sais pas.

Le Pays : Le président de la République a effectué une tournée dans le pays dogon et vous l’avez reçu chez vous. Quel message lui avez-vous porté comme préoccupations quant à la gestion de certaines affaires pour le développement de la commune?
H. S. : Comme tu le sais, nous sommes en décentralisation. Nous aussi, nous devons jouer notre partition, mais il y a aussi des choses que nos épaules ne peuvent pas supporter. Donc les préoccupations que nous avions estimées nécessaires de porter à la connaissance de la première personnalité du pays, IBK, nous l’avions fait. Dans nos préoccupations, il y avait le problème d’eau. Bandiagara aujourd’hui est de 25’000 âmes et le système d’eau, il est le système existant, il a été rénové mais la rénovation n’a pas suffi à résoudre complètement le problème. Il reste un problème en termes d’extension, mais aussi de la ressource en eau. Il va falloir trouver d’autres ressources d’eau (forage), les communiquer ensemble pour que ce problème soit définitivement résolu.

Nous revendiquons, depuis longtemps, l’académie; nous estimons que nous la méritons compte tenu des données statistiques que nous avons avec la position de Bandiagara. Nous sollicitons aussi une école Technique et Professionnelle, par ce que ce sont nos enfants de Koro, de Bankass et de Bandiagara qui animent ces écoles ailleurs. On ne voit pas pourquoi c’est mêmes écoles ne peuvent pas être créées à Bandiagara.

Dans le cadre de la régionalisation, dans les premières propositions par le gouvernement d’ATT, Bandiagara est promue région. Je trouve cela normal. Nous avons la particularité d’être un pays dans un pays, ce n’est pas la velléité, pas d’indépendance ou d’autonomisation. Non! C’est une valeur que nous avions et nous nous en glorifions pour ça. Le pays dogon, dans un pays, je pense qu’avec la régionalisation, s’il y a des choses qui peuvent être faites pour donner plus d’autonomisation, davantage aux gens, le pays dogon doit en bénéficier. Et avec ça, Bandiagara sera une vitrine régionale.

Le Pays : les élections communales sont reportées pour des raisons que nous savions tous. Etes-vous candidat pour un second mandat?
H. S. : Non, je n’écris pas au journal pour dire que je suis candidat. Si je dois dire que je le suis, je pense que c’est devant mes populations. D’ailleurs je suis issu d’un parti politique : la Convergence pour le Développement du Mali (CODEM), j’ai travaillé avec une équipe au sein d’une population et si je dois être candidat, je pense que l’occasion sera pour que je dise solennellement que je suis candidat, que je m’engage à solliciter le suffrage de mes populations pour un second mandat.

Le Pays: Une Haute Cour de Justice est créée à l’Assemblée Nationale, compétente à juger les anciens présidents et ministres pour des actes en défaveur de l’Etat qu’ils ont eus à commettre dans l’exercice de leurs fonctions respectives. Pour ce cas, une probable poursuite judiciaire sera lancée contre l’ancien président, exilé à Dakar, ATT. Que pensez-vous de cette décision de l’actuel pouvoir ?
H. S. : J’avoue que je n’ai pas d’appréciation. Peut-être un avis personnel encore. Je ne m’y connais pas trop dans ce que vous appelez Haute Cour de Justice, probable poursuite, mais aujourd’hui poursuivre ATT, je pense que ce n’est pas opportun pour le Mali. Ce n’est pas opportun. Le Mali est un pays qui vient de très-très loin pour une sortie de crise. Le Mali est un pays qui a failli ne plus exister sous l’appellation Mali. Le Mali est un pays qui a vécu une crise sans précédent, il est en train de sortir sa tête de l’eau et ce n’est pas fini. C’est ça le plus important. Je ne vois pas aujourd’hui en quoi il est opportun de juger Amadou Toumani Touré en tant qu’ancien président. Au contraire, c’est un avis personnel encore en tant que citoyen malien, ceux-là qui ont provoqué la situation dans laquelle ATT a été mêlé, je pense que le nouveau gouvernement ne doit même pas tarder à faire un autre mandat, un autre chef d’implication pour verser aux dossiers actuels pour que tous les concernés soient appelés à répondre de ce qu’ils ont fait de ce pays aujourd’hui. Je parle de l’équipe de la transition notamment l’équipe militaire qui a dirigée à un moment donné avec Amadou Aya Sanogo en tête. Je le dis pour la simple raison qu’un pays n’est pas une famille, un pays n’est pas une association, un pays n’est pas un grin.

Diriger un pays, aujourd’hui, même avec le nouveau pouvoir, les gens se sont très vite rendus compte de la limite du nouveau pouvoir. Ça veut dire que ce n’est pas à banaliser. Ça veut dire que gérer un pays a des enjeux que toi et moi pouvions ignorer, alors que le citoyen lambda peut ignorer, il y a beaucoup de choses à ‘intérieur de la gestion d’un pays. Aujourd’hui quand tu vois le temps ATT, et voir où les militaires nous ont plongés c’est comme comparer une personne en haillon et une personne non habitée. Laquelle est humiliante? Ils nous ont mis dans une situation où nous avions été humiliés. Même si la gestion d’ATT était mauvaise, elle valait mieux que le coup d’Etat que nous avions subi avec les militaires.
 
C’est une leçon pour nous, mais je ne vois pas de motif pour qu’ATT soit jugé. Ce n’est pas que je suis de Mopti encore moins de Bandiagara, les gens peuvent faire ce rapprochement, alors qu’il n’y a pas de lien. Je pense tout simplement que ce n’est pas opportun.
On a vu quand l’Europe est sortie de la crise, elle a élaboré et amorcé un plan maréchal, les Etats-Unis et partout quand un pays sort d’une crise, on fait des politiques sérieuses, rigoureuses pour déterminer voilà vers où on veut aller et c’est tout ce que nous n’avons pas. Mais quand on laisse toutes ces priorités pendant que le pays respire difficilement pour amener des problèmes comme juger ATT, ce n’est pas opportun.
Envoyé spécial à Bandiagara